Eucharistie et silence

Laurence Freeman OSB

Conférence donnée à l’École de Prière de l’archidiocèse de Melbourne

20 avril 2005

L’ancienne sagesse catholique distingue trois liturgies : celle du ciel, celle de l’autel et, entre les deux, celle du cœur. Dans sa plénitude, la liturgie doit donc participer de ces trois dimensions qui s’interpénètrent : les deux royaumes que sépare la « vallée de la mort », et le mystère des profondeurs de l’intériorité humaine.

En parlant du silence dans l’Eucharistie, nous parlons de la « loi des espaces blancs ». Un jour, un groupe d’étudiants rabbins discutaient du sens d’un texte biblique. Ils firent appel à leur Maître qui leur demanda de lui montrer la page : « Que voyez-vous là ?, leur demanda-t-il. » Ils répondirent : « Les mots dont nous discutons. » « Ces marques noires sur la page blanche, reprit le vieux rabbin, contiennent la moitié du sens de ce passage. L’autre moitié se trouve dans les espaces blancs entre les mots. » C’est la marge de silence qui entoure chaque page. C’est aussi la pause nécessaire entre les respirations, l’immobilité entre les pensées, le repos entre les périodes d’activité.

Des enseignements récents du pape, en rappelant l’importance de restaurer l’expérience du silence dans la liturgie de l’autel, nous rendent attentifs au respect de cette loi universelle. Ils nous aident également à retrouver la plénitude du culte liturgique dans ses trois dimensions distinctes mais imbriquées : la terre, le ciel et le cœur. C’est une nécessité, car pour un nombre croissant de nos contemporains, l’Eucharistie est un rite qui se vide peu à peu, et depuis longtemps, de son sens. Il y a ceux qui n’y ont jamais ressenti ni inspiration ni consolation. Pour eux, il ne s’agit en aucune façon d’un rite sacramentel communautaire donnant un sens à l’existence. Son affirmation du sens transcendant de la vie humaine ordinaire, même dans ce qu’elle a de plus terrestre et de plus mortel, leur échappe totalement. Il n’est pas relié au sens que peuvent avoir les joies, les douleurs, les espérances et les déceptions de l’existence. Il n’est pas une nourriture pour le labeur quotidien. Pour beaucoup, la messe semble étrange et peu accueillante. Or, à l’heure de la nouvelle évangélisation, nous devrions nous rappeler le pouvoir que détient la liturgie de transmettre l’Évangile aux non croyants. Lorsqu’ils assistent aux funérailles d’un collègue de travail ou à la messe de mariage d’un ami, la manière dont l’Eucharistie est célébrée peut leur transmettre quelque chose qui les surprendra et qu’ils garderont à jamais. Elle peut leur offrir un visage du christianisme qu’ils n’avaient jamais entrevu auparavant et les amener à reconnaître quelque chose qu’ils avaient ignoré jusque là.

Ensuite il y a ceux qui, autrefois, ressentirent le mystère et la mystique de l’Eucharistie avant de perdre contact avec eux. Lorsque leur vie spirituelle a mûri, ils sont peut-être partis en quête de l’intériorité exprimée dans l’Eucharistie - cette grâce intérieure dont elle est un signe extérieur – et ont senti qu’ils ne pourraient pas la trouver dans l’Église. Pour ces personnes, la découverte d’une voie de prière contemplative peut les reconnecter avec leur sensibilité sacramentelle perdue et les faire revenir dans l’Église. Il y aussi ceux qui persévèrent dans une pratique régulière du culte eucharistique, souvent à cause de leurs enfants, parfois dans le but de garder un lien avec l’univers de la spiritualité ; mais ils considèrent que cette dernière échoue lamentablement à s’exprimer de manière satisfaisante dans le culte dominical. Et finalement il y a ceux qui en dépit de toutes les imperfections personnelles et ecclésiales ont la grâce de voir la mystérieuse et mystique efficacité de l’Eucharistie quels que soient les lieux et circonstances de sa célébration.

Pour toutes ces catégories de personnes, le silence comme dimension de l’Eucharistie est une chose précieuse et nécessaire. Avant d’aller plus loin sur ce sujet en apparence inexistant et abstrait du silence, je voudrais faire état d’un témoignage qui m’a été rapporté récemment lors d’une retraite donnée à Sydney. L’assistant pastoral d’une paroisse de Nouvelles Galles du Sud (Australie) me racontait que le prêtre local avait mis en pratique les recommandations de Jean Paul II, renforcées dans les « lignes générales » de la nouvelle édition de la Présentation générale du Missel Romain. Ce prêtre a réintroduit le silence liturgique dans le culte paroissial. Ce n’est pas le fait en lui-même qui m’a surpris mais son intensité : des temps de silence ont été instaurés après les lectures, cinq minutes après l’homélie et quinze minutes après la communion. Je demandai comment les paroissiens avaient réagi, et j’appris que non seulement personne n’était parti mais que beaucoup avaient manifesté leur accord. Toutefois, je ne voudrais pas réduire cette question à un nombre de minutes de silence - on va comprendre pourquoi.

Il y a diverses manières de célébrer l’Eucharistie, et dans ce domaine, le libre choix du célébrant est primordial. L’instruction « à ce moment-là, on peut garder le silence pendant un certain temps » doit être interprétée. Mais je pense qu’il était important de noter qu’une assemblée dominicale ordinaire peut être initiée à ce degré de silence et l’apprécier. Certains en seront aussi surpris que d’apprendre que des enfants réagissent bien à la méditation - des temps de prière silencieuse sans mots ni images. Non seulement ils la pratiquent, mais ils l’aiment et en redemandent. Parler de l’Eucharistie et du silence, c’est en fait aborder le sujet de la dimension contemplative de la foi, comme de la lectio, du culte et de la vie toute entière. Comme le rappelle Jean Paul II dans les Suggestions et propositions pour l’année de l’Eucharistie, « nous devons passer de l’expérience liturgique du silence à la spiritualité du silence, à la dimension contemplative de la vie ». En d’autres termes, et comme l’Église primitive l’avait bien compris, « tel que vous priez vous vivez ». Aujourd’hui, les gens sont plus que jamais à la recherche de cette dimension contemplative, et quand ils viennent à l’église pour célébrer l’Eucharistie, ils s’attendent, avec raison, à l’y trouver.

« Rien ne ressemble plus à Dieu que le silence », disait Maître Eckhart, et Mère Teresa, qui insistait sur l’importance capitale des deux heures de prière silencieuse dans la vie de ses sœurs apostoliques, déclarait, quant à elle, que « le silence, c’est Dieu qui nous parle ». Chacune de ces paroles illustre une manière de comprendre le silence. Pourquoi Dieu ressemble-t-il autant au silence ? Eckhart ne dit pas que Dieu aime le silence ou ceux qui l’adorent en silence mais que Dieu est semblable au silence. St Benoît utilise deux mots que nous traduisons par silence : quies et silentium. La quies est le silence physique, l’absence de bruit - ne pas claquer les portes, ne pas remuer les chaises, ne pas tousser ou froisser des papiers de bonbons. C’est le silence que de bons parents sont censés apprendre à leurs enfants : une retenue et une modestie matérielles qui respectent la présence d’autrui. La quies rend le monde habitable et civilisé. Il fait souvent cruellement défaut dans la culture urbaine moderne où le muzac envahit les ascenseurs et où il est rare, dans le temps comme dans l’espace, de ne pas se trouver à portée d’un bruit d’origine humaine. On vend maintenant des casques coûteux spécialement conçus non pas pour écouter de la musique mais pour s’isoler des bruits extérieurs.

Le silentium, en revanche, ne désigne pas une absence de bruit mais un état d’esprit et une attitude de la conscience de présence aux autres ou à Dieu. Il est attention. Lorsqu’une personne vient trouver un prêtre ou un conseiller pour lui faire part d’un problème ou d’une peine, le prêtre sait qu’il doit lui accorder avant tout son attention. Il se peut que le problème n’ait pas de solution, et la plupart du temps, les paroles que l’on espère utiles glissent sur la douleur telles d’insipides platitudes. Écouter attentivement, se donner soi-même dans l’acte de l’attention, ce n’est pas juger, remettre à sa place ou condamner mais aimer. Effectivement, vu de cette façon, rien ne ressemble plus à Dieu que le silence, car Dieu est amour.

Nous examinerons plus tard le sens sacrificiel de l’Eucharistie et comment il se révèle dans le silence. Pour l’instant, je voudrais mettre en relation l’acte de l’attention avec le don de soi. Les philosophes de la déconstruction ont laissé peu de place à la valeur de l’homme mais ils ont conclu néanmoins que l’acte humain par excellence, celui qui donne valeur et sens à la vie est le don de soi. Toutefois, ils s’interrogent sur sa possibilité réelle. Se donner soi-même, en général, ne va pas sans imposer une condition ou une exigence. Nous voulons la reconnaissance, une récompense, de la gratitude ou un bénéfice quelconque. La pureté du don de soi est dès lors compromise. Pour les chrétiens, l’Incarnation est le don de soi divin ; la vie, la mort et la résurrection de Jésus est ce don divin manifesté dans son humanité. Un don de soi parfait confère à celui qui le reçoit non la charge d’une dette mais la capacité de se donner à son tour. Tel est l’enseignement de l’Eucharistie, ce qu’elle renouvelle, ce qu’elle nourrit. Tout don de soi – même imparfait - impose le silence, par respect et révérence. Aussi, le silence est-il ô combien davantage nécessaire dans l’Eucharistie pour apprécier le parfait sacrifice de l’amour.

La liturgie, comme toute forme de prière, est fondamentalement attention. Durant l’Eucharistie, nous dirigeons notre attention sur Dieu à travers le don de soi que Jésus a accompli dans l’histoire, et accomplit continuellement par l’Esprit, à la fois dans nos cœurs et sur l’autel. Bien que notre attention puisse vagabonder, s’attarder sur les nouveaux visages de l’assemblée ou sur les pages du bulletin paroissial, l’attention de Jésus pour nous ne faiblit jamais, et même, notre distraction ne nous vaut ni condamnation ni antipathie de sa part. Il reste fidèle malgré notre infidélité, car il ne peut se trahir lui-même. Tel est, du moins pour le croyant, le mystère indicible de l’Eucharistie et la douce et finalement irrésistible attraction de la Présence réelle.

Le silence est un travail, le travail de l’attention aimante et son fruit est un cœur pénétré d’action de grâce. Ainsi la conception du silence de Maître Eckhart rejoint celle de Mère Teresa. Le silence qui ressemble à Dieu plus que toute autre chose est aussi « Dieu qui nous parle ». Si nous faisons attention à Dieu, bientôt nous nous rendons compte que Dieu fait attention à nous. En fait, c’est l’attention que Dieu nous porte qui nous permet de faire attention à lui. Pour Cassien, qui débattait avec Augustin au sujet du libre arbitre, c’est Dieu qui allume la première étincelle de bonne volonté en nous. Mais ensuite nous avons un rôle à jouer. « En ceci consiste l’amour, dit saint Jean : non pas que nous ayons aimé Dieu mais que lui nous a aimés ». Nous aimons parce qu’il nous a aimés en premier. En célébrant l’Eucharistie nous faisons le premier pas vers l’absorption dans la vie divine. Tel le Fils Prodigue, dès que Dieu nous voit revenir à la maison, et bien avant que nous soyons arrivé, il se précipite à notre rencontre pour nous accueillir et nous prendre dans ses bras. Cet amour extravagant, qui se met en danger, se déverse du ciel et s’éprouve dans le cœur. Il devrait se refléter dans l’hospitalité ecclésiale de l’autel. Dans le silence de l’Eucharistie, nous goûtons et entrons dans le silence du Père d’où le Verbe jaillit de toute éternité. Dans l’icône de la Trinité de Roublev, les trois personnes sont rassemblées autour de l’Eucharistie.

C’est l’Esprit qui opère cette extraordinaire métamorphose de l’ordinaire. Dans et par le célébrant représentant le Christ sans se substituer à lui, l’assemblée fait l’expérience de la fusion et ré-apparition des personnes qui fait de l’Eucharistie un avant-goût de la liturgie céleste. Le célébrant devient un fluide point de convergence du flux d’amour libéré et entretenu par le sacrement. Le Christ est dans le célébrant, représentant le peuple qui est son Corps, et d’où le célébrant a été appelé pour être pasteur. L’Eucharistie est le lieu d’une perte de soi et d’un partage et redécouverte de l’être qui libère de la prison de l’ego individuel. Telle est sa joie, avec toutes ses conséquences sur la manière dont nous vivons en société. « Moi en eux, et toi en moi, pour qu’ils soient parfaitement un ». Ou, comme il est dit dans une ancienne homélie pour le Samedi Saint : « Lève-toi et partons d’ici, car tu es en moi et je suis en toi, nous formons tous deux une personne unique et indivisible. »

Voilà toute la dimension mystique de cette Eucharistie qui pour beaucoup de fidèles du dimanche est la nourriture essentielle de leur semaine et de leur travail quotidien. Tout doit être fait, par conséquent, pour que ce moment rare et précieux soit goûté en plénitude. La manière de célébrer l’Eucharistie est primordiale, par le temps accordé et l’espace créé, afin que soit manifesté son mystère intime. Selon Ivan Illich, l’Incarnation, qui « rend possible un épanouissement surprenant et absolument nouveau d’amour et de connaissance » projette aussi une ombre : celle qui consiste à institutionnaliser la charité et à réguler l’Esprit. Sans doute, avons-nous encore à nous débarrasser de tout un bagage historique résultant de cette ombre et de la complexification du mystère eucharistique par une approche froidement légaliste insistant sur l’obligation d’aller à la messe plutôt que sur la grâce et le privilège d’y participer. Si l’Eucharistie devient une obligation, son essence mystique est, de fait, occultée. Par suite, les silences introduits dans la célébration risquent de n’être que des pauses symboliques. Comme le rappelle la constitution conciliaire Sacrosanctum Concilium (11), la célébration de la liturgie requiert davantage que la simple observance des lois garantissant sa validité. Cependant, nous ne pouvons pas aller à l’extrême inverse et imposer des silences obligatoires. De toute façon, c’est la qualité du silence et non sa durée qui importe.

D’un silence obligatoire, il ne faut plus attendre d’effet spirituel. Tant que l’approche de l’Eucharistie est conditionnée par le légalisme et un contrôle excessif, silence et Eucharistie sembleront incompatibles. Des temps de silence ou des périodes prolongées de silence paraîtront irréalistes, prétentieux et artificiels, ou une charge imposée à une assemblée qui est déjà bien bonne de venir et qui ne verrait pas pourquoi on la soumettrait à une nouveauté qui rallonge son heure passée à l’église. Les silences de l’Eucharistie doivent venir de l’expérience de la profondeur mystique dans laquelle toute la communauté est engagée. Cependant, comme toute l’Eucharistie, les silences doivent être guidés par le célébrant en collaboration avec l’équipe liturgique. En vérité, c’est dans les séminaires que la dimension contemplative de la prière doit être nourrie si l’on veut donner aux futurs célébrants le goût du silence liturgique.

Souvent, les prêtres ont peur ou se méfient des silences à l’autel - comme les journalistes à la radio. J’ai appris récemment que l’archevêque de l’Église anglicane, Rowan Williams, avait donné une interview sur la BBC au sujet des controverses actuelles agitant son Église. À la fin de l’émission, le journaliste ajouta une question imprévue sur l’Irak et la légitimité morale de cette guerre. L’archevêque observa une pause de dix-neuf secondes, soit une éternité à la radio. Le journaliste rompit le silence en faisant remarquer qu’il lui fallait vraiment beaucoup de temps pour répondre. Loin de s’excuser, l’archevêque répliqua que si on lui posait une question aussi importante, il devait peser sa réponse et qu’une matière aussi sensible méritait autre chose qu’une formule à l’emporte-pièce. Surpris et véritablement impressionné, le journaliste voulut conserver cette pause dans la version radiodiffusée, mais le rédacteur en chef la coupa. Pendant l’Eucharistie, la peur du silence affecte généralement plus le célébrant que l’assemblée. A-t-il peur qu’en ouvrant les yeux après un long silence, il trouve l’église vide ? Est-ce la peur de perdre le contrôle ? La peur du silence est souvent une peur de l’absence, du vide qui nous effraie, « la terreur grandissante de n’avoir rien à quoi penser ». Ou serait-ce également que notre formation théologique et liturgique ne nous a pas préparés à cette autre moitié de l’Eucharistie, la moitié mystique, la dimension apophatique présente dans tous les aspects de la vie spirituelle ?

Le silence restaure et reconnaît cette dimension manquante, apophatique et contemplative. L’Eucharistie ne peut vraiment constituer « la source et le sommet » de la vie de l’Église que si sa célébration exprime ce double mystère paradoxal du kataphatique et de l’apophatique (du manifesté et du caché), inhérent à toute vie chrétienne du fait même de la dualité de nature dans la personne unique de Jésus. « Moïse pénétra dans l’épaisse ténèbre où Dieu se tenait » mais aussi bien « Dieu est lumière et il n’y a point de ténèbres en lui ». Le langage des mystiques exprime ce paradoxe comme le canon de la messe lui-même : la lumineuse ténèbre du mystère divin, le silence d’où le Verbe est proféré et descend dans la chair et l’incarnation, l’immobilité au centre de toute action. Le silence, en un sens, dit ce que Dieu n’est pas ; c’est la voie apophatique. Mais aussi, il affirme vigoureusement ce que disent nos mots au sujet de Dieu. Le silence redonne fraîcheur au langage, en restaure la précision et le sens, en particulier dans le cas de textes souvent cités et familiers. Sans silence, même les mots sacrés peuvent devenir bruit et bavardage. Le silence dans l’Eucharistie ne nous menace pas du vide et ne dénote pas l’absence mais révèle la présence et convie à une réponse.

On connaît déjà les moments de l’Eucharistie où des silences sont particulièrement appropriés et enrichissants. Beaucoup de célébrants commencent par quelques instants de silence dans la sacristie, en compagnie des lecteurs et des acolytes, avant de sortir en procession. Chaque fois que le célébrant appelle la communauté à prier par ces mots, « Prions le Seigneur », un moment de silence est requis avant que les mots de la Collecte ne viennent « recueillir » les prières inexprimées de toute l’assemblée. Ensuite, le rite pénitentiel invite les fidèles à une réflexion intime afin qu’ils se préparent à vivre l’Eucharistie comme une célébration de guérison et de pardon pour leurs vies imparfaites. Les lectures, tout particulièrement, appellent des moments de pause avant que le psaume responsorial ou l’acclamation avant l’Évangile ne viennent nous bousculer. Souvent, là où le silence est observé durant la liturgie de la Parole, il encouragera également un bref commentaire sur un passage obscur ou difficile qui sinon aurait échappé aux facultés cognitives de l’assemblée et parfois aussi du célébrant. « Il ne suffit pas en effet que les passages bibliques soient proclamés dans une langue compréhensible, si la proclamation n'est pas faite avec le soin, la préparation préalable, l’écoute recueillie, le silence méditatif, qui sont nécessaires pour que la Parole de Dieu touche la vie et l’éclaire. » (Mane Nobiscum Domine).

Les prédicateurs catholiques sont généralement soucieux de ne pas étirer leurs homélies en longueur, contrairement aux pasteurs protestants dont le public entend en avoir pour son argent en termes de longueur et de passion du verbe. Le style plus modéré de la plupart des homélies catholiques rend encore plus approprié le temps de réflexion silencieuse qui suit. Il témoigne du respect envers l’assemblée chez qui on présume une écoute intelligente et le désir d’un temps de réflexion même si elle n’est pas encore autorisée à réagir. La Présentation Générale ne conseille pas de temps de silence pendant ou à la fin de la prière universelle mais il se trouve qu’on l’observe très souvent : « Prions maintenant quelques instants dans le silence de nos cœurs ». L’assemblée au nom de qui on vient de dire les intentions de prière peut alors ajouter ses propres prières silencieuses, de sorte que le prêtre peut conclure d’une phrase telle que : « Seigneur, tu sais ce dont nous avons besoin avant que nous le demandions, aussi nous mettons devant toi toutes nos prières, exprimées ou non. » « Toutes les formes de prière, note Jean Paul II, s’élèvent sur le socle du silence. »

Le pain rompu, la fraction de l’hostie est un moment mystique profondément sacré et il est normal qu’il soit accompagné de silence. Mais, bien sûr, le moment de silence le plus essentiel et le plus significatif se situe après la communion. Si l’Eucharistie dans son ensemble est le culmen et fons de l’Église alors cet instant en est certainement l’épicentre mystique. Cependant, on glisse généralement dessus sans autre pause que les intervalles entre les chants ou le temps nécessaire à la purification des vases sacrés. C’est le moment où le célébrant commence à craindre de retenir trop longtemps les fidèles, où les enfants risquent de s’agiter et où d’autres fidèles commencent à se rassembler à l’extérieur pour la messe suivante. C’est là que nous devons nous rappeler avant tout que le silence n’est pas simplement absence de bruit, mais esprit d’attention aimante. Dans notre paroisse monastique de la banlieue de Londres, il m’est arrivé de rester assis pendant un long moment en silence après la communion lors de la messe dominicale, pendant qu’un chœur de bébés gémissants, de jeunes enfants dissipés et de machinistes invisibles faisait du bruit. Cela n’a pas affecté matériellement le silence. Les parents et les autres fidèles l’ont apprécié, et beaucoup d’enfants, sinon tous, se sont assagis. Et lorsque nous avons conclu avec la prière après la communion, un sentiment de repos et de gratitude régnait dans l’assemblée et non le soulagement que ce soit terminé. Au début de ce silence, le célébrant doit rester maître de lui-même, et naturellement préparer l’assemblée. C’est un vrai temps de silence qui est requis, et non une petite pause. Au besoin, on lui fixera une durée que l’on marquera au début et à la fin par un coup de gong ou le tintement d’une sonnette.

Une fois que l’expérience du silence liturgique a pris racine dans une communauté, son effet se fera également sentir sur le lieu où elle prie. Richard Giles, le doyen anglican de Philadelphie, est un pionnier en matière de redéfinition de l’espace sacré selon des principes traditionnels. Son livre Repitching the Tent (Replanter la tente) est une vision stimulante de l’espace physique de la prière. Après avoir écrit ce livre, il se rendit compte que les formes de la célébration eucharistique sont affectées par l’espace où elles se déroulent, et son dernier ouvrage Uncommon Worship (Prière inhabituelle) est le complément nécessaire du premier.

Le silence durant l’Eucharistie ne fait pas de la liturgie une cérémonie privée, comme certains pourraient le craindre, et comme cela se produisait souvent avec le rite tridentin. Les fidèles sentaient que quelque chose de sacré et de très mystérieux se déroulait, sans qu’ils se sentent personnellement impliqués. Alors ils récitaient leurs prières pendant que le prêtre poursuivait son office de son côté. Le silence en tant qu’expérience liturgique, au contraire, rapproche les membres de la communauté et unifie leur attention de sorte que, unis de cœur et d’esprit, ils peuvent entendre la Parole et prendre part au Mystère. Selon saint Ignace d’Antioche, si nous ne sommes pas capables de comprendre le silence du Christ, nous ne serons pas non plus capables de comprendre ses paroles. Nous ne pouvons comprendre son silence qu’en étant nous-mêmes silencieux. En vivant le silence ensemble, nous faisons l’expérience d’un silence qui construit la communauté.

Pour conclure, j’aimerais rappeler cette parole de Jean Paul II que j’ai déjà citée. Après avoir souligné l’importance du silence dans l’Eucharistie, il explique que celui-ci n’est pas un silence artificiel et autonome : « Nous devons passer de l’expérience liturgique du silence à la spiritualité du silence, à la dimension contemplative de la vie ». Saint François encourageait ses disciples à prêcher l’Évangile en toute occasion et à tous ceux qu’ils rencontreraient. Si cela est absolument nécessaire, ajoutait-il, faites-le avec des mots. Il ne pensait pas seulement, me semble-t-il, au silence mais au témoignage silencieux ou implicite de notre vie.

Il est capital de relier l’Eucharistie à notre manière de vivre si l’on veut comprendre ou éprouver son sens et sa valeur. Si nous faisons de l’Eucharistie une simple obligation ecclésiale ou un rassemblement sympathique, elle ne nous fera pas avancer vers une meilleure conformité de notre vie à l’Évangile. Si, au cours de cette célébration, nous ne nous sommes pas rassemblés à un niveau profond, l’envoi final « Allez dans la paix du Christ » n’aura pas d’autre effet que de renvoyer chacun chez soi, dans l’état où il/elle était à son arrivée. Le silence permet au sens plénier de l’Eucharistie, touchant les niveaux d’efficacité sacramentelle trans-verbaux les plus profonds, de se déployer dans nos vies. Cela signifie que désormais nous savons qu’après avoir partagé symboliquement les fruits de la terre nous sommes en mesure de mieux servir le Royaume de justice dans notre vie et notre travail. Nous avons tous pris la même quantité de pain et de vin. Il y en avait assez pour chacun - si le sacristain a bien fait son travail. Par conséquent, si nous voulons que nos vies soient eucharistiques, ne devrions-nous pas travailler pour une répartition équitable de la richesse, l’aide aux opprimés et l’attention aux marginaux ? Le niveau mystique de l’Eucharistie a des implications politiques immédiates. Thomas Becket et Oscar Romero ne furent-ils pas assassinés pendant le silence de la consécration ?

Le silence eucharistique nous fait également comprendre le vrai sens de la paix comme fruit de la non-violence. De même que le silence n’est pas l’absence de bruit, la paix n’est pas une douce retraite hors de l’agitation de la place publique. Le sacrifice de la messe nous rappelle tout ce que René Girard a récemment mis en lumière concernant le lien entre la violence et le sacré. Dans l’Église romaine primitive d’avant Constantin, beaucoup de prêtres païens, semble-t-il, demandèrent le baptême. Les païens ne se considéraient pas tant comme des ministres d’une religion que comme des fonctionnaires accomplissant, sur les autels romains, les sacrifices prescrits selon les rites prescrits. Si par mégarde ils se trompaient dans les formules à prononcer, ils devaient recommencer depuis le début. L’important, c’était l’offrande sacrificielle de sang et la parfaite correction des gestes et des paroles.

Les chrétiens, quant à eux, avaient compris que le parfait sacrifice du Christ célébré dans l’Eucharistie différait totalement des rites païens. L’Eucharistie était le sacrifice de soi-même dans l’amour, qui mettait fin au sacrifice conçu comme moyen nécessaire pour que Dieu nous soit favorable (ce qui équivalait, en réalité, à contrôler la violence au sein de la communauté par l’offrande de boucs émissaires). La Croix est re-présentée sur l’autel de la communauté chrétienne et signale la fin du cycle de la violence humaine. « C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices », disait le prophète Osée, cité par Jésus. Si nous célébrons l’Eucharistie sans le silence qu’exigent le respect et la révélation de sa profondeur mystique, on risque facilement d’en faire une mauvaise interprétation théologique : y voir un rite sacrificiel nécessaire pour calmer un Dieu colérique. Le silence dans l’Eucharistie, compris de manière spirituelle et non légaliste, manifeste la puissance du sacrement en tant que puissance de paix et de justice. La paix ne s’obtient jamais par la violence. Il n’y a ni violence, ni colère en Dieu.

L’ultime enseignement public et l’ultime bénédiction de Jean Paul II depuis sa fenêtre du Vatican furent silencieux. Il est significatif que dans les enseignements de la fin de son pontificat, de même qu’il insistait sur le caractère sacré de la vie, le caractère inacceptable de la peine de mort et l’immoralité de la guerre en Irak, il soulignait aussi fortement le sens mystique de l’Eucharistie. Dans ses dernières réflexions et déclarations, le lien entre contemplation et non-violence est évident. Ne sont-elles pas l’une et l’autre les colonnes jumelles de l’enseignement de Jésus et le message éternel de son Évangile ?

Ainsi le silence dans l’Eucharistie nous conduit au cœur de notre foi et à la pointe de l’évangélisation contemporaine. Il ne s’agit pas simplement de ce qui se passe pendant la messe, mais de l’expression de ce qui est réel dans le cœur de notre être et dans le tissu de notre vie et de notre travail quotidiens. C’est la raison pour laquelle, me semble-t-il, Jean Paul II liait « l’expérience liturgique du silence » au renouveau contemplatif de l’Église. Dans un monde de plus en plus fracturé et exténué de bruit et de stress, il reconnaissait la nécessité pour l’Église de puiser au plus profond de ses traditions contemplatives et de tirer son enseignement de ces voies de prière contemplative. « Il est vital de redécouvrir la valeur du silence, disait-il. » Il rejoignait la vision de John Main, décédé en 1982, pour qui « la plus grande tâche de l’homme moderne, c’est de redécouvrir la valeur et le sens du silence ». Dans ses écrits sur l’Eucharistie, John Main a lui aussi compris la nécessité pour l’homme moderne de retrouver la dimension contemplative de la prière afin qu’il puisse vivre les sacrements dans leur plénitude de sens.

Les vues de Jean Paul II sur le silence liturgique se sont élargies à sa vision globale de la spiritualité contemporaine. « Ce n'est pas un hasard si, même en dehors du culte chrétien, se diffusent des pratiques de méditation qui accordent de l’importance au recueillement. Pourquoi ne pas lancer, avec audace pédagogique, une éducation spécifique au silence au sein même des propres paramètres de l’expérience chrétienne ? » (Spiritus et Sponsa).

Le pape fait ici référence à cette « formation à l’art de la prière » qu’il a souvent appelée de ses vœux. L’enseignement de la prière contemplative au niveau paroissial et diocésain est le corollaire naturel et sans doute inéluctable du silence liturgique. Alors commençons quelque part : par un temps de silence après la communion, ou par des groupes de méditation paroissiaux. L’Église étant un Corps vivant animé d’une vie spirituelle, ses pasteurs ne devraient pas trop se préoccuper d’analyse systémique. Ils doivent simplement prier et encourager les gens à pratiquer une prière toujours plus profonde. Il est sans doute plus audacieux, à notre époque, d’appliquer ce précepte à l’éducation religieuse et à la formation spirituelle des enfants et des jeunes gens. Cette « audace pédagogique » est déjà à l’œuvre dans le diocèse de Townsville, au Queensland (Australie), et dans maintes écoles et familles catholiques du monde entier, où des enfants sont initiés à la pratique de la méditation chrétienne.

Un silence vivant après les lectures, l’homélie et la communion éveillera ou mieux peut-être, identifiera la soif profonde qui habite le cœur de notre Église et de notre monde. Apprendre à prier au niveau contemplatif nous apprendra à mieux vivre dans l’Esprit, car tel que nous prions nous vivons, et tel que nous prions nous célébrons l’Eucharistie. Cette soif de contemplation, par conséquent, est notre plus grand espoir. « Il est vital de redécouvrir la valeur du silence. »

Laurence Freeman OSB



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